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La posture critique de ce blog face aux méga-projets émiratis en Tunisie est liée en partie à la méfiance que suscite le mirage Dubaï.  Dans ce dernier post  je rapporte une synthèse personnelle d'un essai récent intitulé "Le stade Dubaï du Capitalisme" qui s'est fait connaître grâce à la notoriété de son auteur, Mike Davis*, mais certainement par la pertinence de sa critique qui s'achève par cette conclusion assassine :
"Dubaï : la rencontre d'Albert Speer et de Walt Disney sur les rivages de l'Arabie".
(Albert Speer était l'architecte de Hitler)

L'auteur -qui est un anthropologue journaliste américain- connu déjà par un magistral ouvrage très violent contre Los Angeles**, se lance cette fois dans une diatribe féroce contre Dubaï qu'il considère comme une illustration de débauche du luxe apocalyptique.
Dans la suite de cet article Je reprends à ma façon les idées qui me paraissent pertinentes:

l'Histoire récente de Dubaï

Mike Davis repère l'année 1976 comme déterminante dans la courte histoire de la Cité. C'est en cette année en effet que fut construit son gigantesque port grâce aux profits du premier choc pétrolier. Mais paradoxalement, le principal atout de Dubaï c'est la maigreur de ses réserves de pétrole aujourd'hui épuisées.
Par son laxisme ambiant, 
explique-t-il, elle a su intercepter les superprofits du commerce pétrolier et les capitaux iraniens (fuyant la révolution Khomeyniste) pour devenir une plateforme régionale de trafic de tout genre y compris d'alcool de cigarettes d'armes et de blanchiment d'argent par l'immobilier.
Mais c'est l'après 11 septembre qui a contribué a réorienter définitivement vers Dubaï le plus gros des flux d'investissement à savoir celui des dynasties pétrolières saoudiennes qui ont choisi d'investir dans la région plutôt que dans un occident devenu traumatisé et méfiant.
Enfin, l'auteur rappelle les gigantesques profits engendrés par l'invasion de l'Irak qui ont fait du complexe portuaire et de l'aéroport de Dubaï les lieux d'accueil de la machine de guerre américaine.

Cette énumération de conjonctures politiques démontre pour Davis que Dubaï doit beaucoup à la peur et à sa situation en zone de guerre. Il nous explique par ailleurs que si elle a été épargnée des conflits et du terrorisme, c'est que parallèlement à ses affaires officielles, elle conserve probablement un canal ouvert avec les islamistes radicaux.

La politique -ou plutôt le business plan- de Dubaï

L'afflux de tant de capitaux permettait aux dirigeants du pays d'opter librement pour un projet de société. Ces derniers ont plutôt opter pour un projet d'entreprise dans lequel le cheikh Mohammed El Maktoum devenait émir-PDG de la cité-état de Dubaï. Lui même multimilliardaire, collectionneur invétéré de purs-sangs et de super yachts sa seule ligne politique se résume à faire de sa ville le plus grand club privé géré non pas par un gouvernement mais par "une équipe de gestion de portefeuille dirigée par des managers de haut vol" (rappelons l'exemple de Mohammed el Gergawi venu en Tunisie pour présenter la Cité du siècle à la fois en tant que PDG de Dubai Holding et de conseiller exécutif auprès de l'émir).
Ainsi la liberté individuelle, le droit de se syndiquer, de s'exprimer sont des variables du "business plan" et encore moins un "droit inaliénable". La priorité de la politique de Dubaï c'est donc l'encouragement à l'investissement au détriment des plus élémentaires droits humains.

Les investissements en question consistent à faire de la cité à long terme une somme de méga-enclaves privées spécialisées dans des services de luxe high-tech destinés à une population internationale riche consommatrice d'une large gamme de biens, allant des produits de luxe aux parcs à thème le tout garni de restaurants, shoppings, discothèques et prostituées russes.

Une majorité de serfs invisibles

Personne n'est indifférent à la beauté des pyramides d'Égypte. Nous les regardons avec admiration et respect. Mais ce que nous oublions souvent, c'est que des générations d'esclaves ont péri dans l'édification de ces monuments.
Dubaï c'est un peu pareil: Une masse invisible de serfs œuvre discrètement dans les chantiers de la ville. Tout est organisé pour ne pas les voir. Ces derniers, venus d'Asie du sud logent dans  des foyers  périphériques en plein désert que certains osent comparer aux camps de concentration (ce n'est pas Davis qui fait cette comparaison). Le ministre du Travail des émirats lui-même, nous rapporte Davis, fut scandalisé par l'incroyable état d'insalubrité de ces installations. Ce qui n'empêcha pas les mêmes travailleurs d'être aussitôt arrêtés lorsqu'ils eurent la mauvaise idée de former un syndicat pour obtenir le règlement de salaires impayés et l'amélioration de leurs conditions de vie.

Davis parle d'un vent de révolte qui a commencé à souffler depuis 2004 auquel l'émirat répond par une politique d'expulsion et d'arrestation massive. Pour El Maktoum, nous explique-t-il, faire des concessions sur l'exploitation de la main d'œuvre asiatique signifie remettre en question les fondements même de Dubaï (exactement comme si les pharaons libéraient leurs esclaves pour leurs droits syndicaux. Ça aurait été dommage pour les pyramides)

Conclusion

Cet essai nous donne à réfléchir sur l'avenir que nous promettent ces vendeurs de méga-rêves.
Ne nous sommes-nous pas trop vite emballés ? Avons-nous besoin de lire Mike Davis ou simplement de nous rappeler qu'il y a 30 ans Dubaï n'existait pas pour comprendre que nous livrons nos terres à des bédouins qui ont gagné au loto et qui pensent nous apprendre le progrès en nous emmenant leurs yachts golfs et tours climatisées?
Le bras de fer qui en ce moment même oppose le gouvernement tunisien à Sama Dubaï sur la question de la main d'œuvre à savoir si les émiratis embaucheront des tunisiens ou des serfs sud asiatiques, laisse à penser que nos dirigeants tentent tant bien que mal de sauver les meubles pour injecter un peu de social dans un projet asocial par définition.
Nous attendons en tout cas impatiemment le résultat de cette confrontation...

Sources:

* "Le stade Dubaï du Capitalisme" de Mike Davis, édité en 2007 par les prairies ordinaires et traduit de l'anglais par Hugues Jallon et Marc Saint-Upéry.

**"City of Quartz" éditions La Découverte