Par ce post, je voudrai évoquer une affaire qui secoue la presse française. Il s’agit d’une histoire d’autocensure qui révèle les tabous et les interdits de la société française.

Tout a commencé par le « renvoi » du polémiste et caricaturiste Siné du journal satirique Charlie Hebdo suite à un article jugé antisémite.
Rappelez-vous, ce même journal avait défrayé la chronique en republiant les fameuses caricatures blasphématoires. (En ce qui me concerne j’étais pour la diffusion de ces caricatures car je considère que c’est un mal nécessaire à la liberté d’expression même si je comprends tout à fait que ces dessins puissent choquer de nombreux musulmans)
Beaucoup de lecteurs de l’hebdo s’étonnent donc aujourd’hui que ce journal qui incarnait pour eux la liberté d’expression se rebiffe lorsque est heurtée la sensibilité des juifs.
Les signataires d’une pétition de soutien à Siné relèvent «le deux poids deux mesures» de Philippe Val directeur de Charlie Hebdo.
Voici, la  phrase de Siné, d’apparence anodine,  qui a déclenché la fureur de Philippe Val:

«Il (parlant de Jean Sarkozy) vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée juive et héritière des fondateurs de Darty . Il fera du chemin dans la vie ce petit’ »

Le même qui laissait passer dans son journal certains clichés tels que Musulman = terroriste potentiel, Curé = pédophile, censure le cliché : juif = argent.

L’éviction du caricaturiste expliquée par Philippe Val :

- Philippe Val dans son édito du 30 Juillet, justifie son acte contre Siné en arguant d’abord de sa responsabilité en tant que directeur de journal. Il craignait les menaces d’un procès que risquerait de lui intenter Jean Sarkozy. Un proche du fils du président l’avait d’ailleurs contacté pour le mettre en garde.
Philippe Val avait donc proposé à Siné de s’excuser pour éviter de se retrouver au tribunal chose que le caricaturiste avait catégoriquement refusé au nom de la liberté d’expression.
(La crainte de Val montre qu’en France aussi, depuis l’ère Sarkozy, l’on a peur de la famille du président)
Pourtant Val n’avait pas présenté d’excuses à ceux qui ont pu être heurtés par les caricatures blasphématoires et n’a pas craint le procès que lui avaient intenté certaines associations musulmanes. Contre lesquelles d’ailleurs il avait gagné.

-Deuxième argument de Val: le caractère antisémite de la phrase.
Selon lui, en plus de la fausse rumeur (la conversion de Jean Sarkozy au judaïsme) Siné colporterait un préjugé antisémite selon lequel Jean Sarkozy devenant juif grâce à ce mariage intéressé, se rapprocherait des hautes sphères financières et économiques et que donc il fera du chemin (puisqu’il s’agit de la fille d’un français juif milliardaire patron de Darty). Bref pour Val, Siné réutilise le poncif juif=argent.

Autant pour le premier argument, nous pourrions nous tunisiens habitués à nous autocensurer lui excuser sa crainte légitime de se retrouver en procès contre les Sarkozy, autant pour le deuxième, et c’est mon avis, je trouve que Philippe Val cède un peu trop à cette bonne conscience moralisatrice qui fait feu de tout bois dés lors que se dégage une odeur suspecte d’antisémitisme.
Pour faire face à tous ceux qui doutent encore du caractère raciste de l’article (et ils sont nombreux ) Philippe Val balance en conclusion de son édito la preuve de ce contre quoi il accuse Siné : un enregistrement radio d’il y a longtemps où, effectivement, Siné déclare haut et fort sous l’emprise de l’alcool, qu’il est antisémite.
La preuve est faite, la sentence est tombée. Tel un inquisiteur du moyen âge, Philippe Val excommunie sur la place publique un apostat tenant pour preuve les propres aveux du condamné.

Différence entre l’antisémitisme et l’Islamophobie en France : 

Si en France les propos Islamophobes (tels que ceux d’un Redeker ou d’un Finkielkraut) ou des propos contre les catholiques restent permis, c’est bien parce que l’ont a admis que l’Islam comme le catholicisme seraient assimilables à des idéologies comme pouvaient l’être le communisme ou le nazisme. L’islamophobie ne s’attaquant pas à une communauté mais à une idéologie ne serait donc pas une forme de racisme. 

Par contre l’antisémitisme n’étant pas un rejet d’une idéologie, mais plutôt une haine contre une communauté en l’occurrence la communauté juive, serait donc une forme de racisme.
(L’antijudaïsme serait selon cette même logique toléré puisqu’il s’attaquerait seulement à la religion. Et pourtant dans la pratique, l’antijudaïsme comme l’antisionisme relèvent pour certains intellectuels d’une forme dévoyée d’antisémitisme.)

Mais alors, si les juifs (pratiquants ou pas) font partie d’une communauté dite "peuple juif", descendants du royaume de David, en quoi ce que cette appartenance serait moins idéologique que les musulmans (pratiquants ou pas), qui se considèrent comme faisant partie de la "oumma musulmane"?

Ou l’on s’accorde pour considérer que tout est idéologique et que la construction d’une communauté, d’une nation ou d’une religion reste une construction idéologique ni plus ni moins, et que de s’attaquer à des clichés sur les juifs, les français ou les musulmans (j’assume le mélange des genres ) reste une critique de société.
Ou alors on considère que la communauté, la nation ou la religion seraient constitutives de groupe étanches et que par conséquent, cessons en effet toute critique envers ce qui, ni plus ni moins, deviendrait des races.

En ce qui me concerne, je préfère penser que toute est idéologique. Mais je nuance en ajoutant que les idéologies surtout religieuses, et ce par leur ancienneté, deviennent pour le meilleur ou pour le pire constitutives d’identités figées. On peut ainsi parler d’une communauté musulmane allant du Maroc jusqu’en chine et qui peut être autant heurtée que les juifs lorsque l’on rie de ses symboles.

Que faire des clichés ?

Le poncif qui relie le juif à l’argent est un fantasme que projettent les non juifs sur ces derniers. Il est certes explicable par le recours à l’histoire mais il n’en demeure pas moins un fantasme que ni les statistiques ni les données sociologiques ou historiques peuvent confirmer.
En effet, de manière générale, (et je m’excuse d’emblée de ces raccourcis que je vais faire) beaucoup de juifs aussi bien en Europe qu’en Orient et depuis le moyen âge, se sont dévolus, entre autres, à l’usure ( prêt de l’argent avec un taux d’intérêt ) car cette pratique fut interdite pour les musulmans et les chrétiens.
On imagine facilement comment ce que cette conjoncture à elle seule pouvait suffire à faire naître des fantasmes et un tas d’autres clichés sur la présupposée richesse, le prétendu communautarisme, avarice et tout le reste.
En réalité, l’idéologie juive est peut être plus le résultat des projections des autres que de ce que les juifs eux même auraient décidé de se choisir comme idéologie. Sartre disait à juste titre que l’antisémitisme crée le juif (quelque chose du genre en tout cas)
De nombreuses théories conspirationnistes sont nées de cela, laissant penser que les juifs par leurs réseaux, leur puissance financière, comploteraient pour la domination de la planète.
Inutile de rappeler les conséquences dramatiques qu’ont suscités les pogroms russes et puis surtout l’horreur de la Shoah qui constituent le passage du fantasme collectif à une politique générale d’extermination.
C’est ce passage qui continue aujourd’hui à traumatiser ceux qui se disent juifs.Il est normal que dès lors qu’on leur colle l’étiquette juif=argent ces derniers puissent sentir la menace d’un conspirationnisme latent.

Maintenant que l’on ait accepté cela, passons aux clichés qui collent aujourd’hui aux musulmans.
De même que pour ceux qui se disent juifs, ceux qui se disent musulmans se voient l’objet de fantasmes et de projections que leurs collent une grande partie de la société occidentale.
Les dernières vagues d’émigration de maghrébins vers la France, ou de trucs vers l'Allemagne ont concerné une population musulmane pauvre qui s’est vue reléguée dans des ghettos ( Les « Cités » sont des quartiers en cul de sac isolés comme le furent les quartiers juifs ).
Ces groupes, malgré des politiques d’intégration, se sont sentis exclus et non représentés.
Une résistance symbolique est née de cela, donnant lieu à une manifestation de leur différence par l’ostentation de leurs croyances.
Si le port du voile, la sympathie affichée de certains envers les terroristes, la violence des jeunes contre les forces de l’ordre, relevaient de la lutte sociale, beaucoup de citoyens et d'analystes occidentaux y ont vu des signes du Djihad, de la guerre sainte, de l’oppression des femmes et j’en passe... Des fantasmes dont Sarkozy a su tirer profit pour voler les voix de l’extrême droite.

Aujourd’hui il y a une banalisation de la stigmatisation du musulman exactement comme ce fut le cas pour le juif et que l’on cesse de ressasser que l’antisémitisme est différent de l’islamaphobie. Les juifs n’ont jamais constitué de race, ils sont au même titre que les musulmans, une communauté qui partage un patrimoine symbolique, une idéologie et des étiquettes qu'on leur a collées au front.

Rappelons que le racisme reste le jugement qui porte sur la couleur de la peau.
Le sexisme, ou l’homophobie seraient philosophiquement plus proches du racisme car ils relèvent aussi du jugement basé sur des attributs génétiques ou psychologiques non choisis.

Ainsi, de deux choses l'une:
- ou bien l’on interdit purement et simplement la critique qui porte sur les idéologies. On aura au moins le mérite d'avoir été cohérent.
- ou bien l’on tolère l’antisémitisme* au même titre que l’on tolère aujourd’hui l’islamophobie. Solution qui me semble toute aussi cohérente que la première avec l'avantage d'élargir la marge de liberté d'expression mais avec le risque de voir se multiplier les dérives.
Cette seconde alternative appelle à la responsabilité de ceux qui traitent de ces questions. Elle leur tolèrera la  provocation et l’usage de clichés au nom de la liberté d’expression. Le laxisme de cette alternative devra distinguer l’humour, la caricature du jugement arrêté ou de la vérité scientifique, sans quoi il tomberait dans l'appel à la haine, la diffamation ou le racisme.
Le jeu demeure très subtil bien entendu, et je peux en témoigner moi-même qui me lance aujourd’hui dans une « carrière » de caricaturiste blasphématoire du 2009

Conclusion :

Je crois que pour résumer ma pensée, Philippe Val a manqué de cohérence en pensant bien faire. La liberté d’expression qu’il a su défendre en heurtant l’ « idéologie » de ceux qui se disent musulmans aurait dû servir aussi à accepter de heurter l’idéologie de ceux qui se disent juifs.
Si j’assume le faite que l’on se dise juif ou que l’on se dise musulman plutôt que l’on est juif ou que l’on est musulman c’est parce que je m’oppose profondément à la thèse essentialiste. On ne nait jamais quelque chose, on le devient en prenant ce qu’on nous donne, ou en choisissant nous même.

Pour la couleur de la peau, par contre, à moins d’être Michael Jackson, on naît avec et on reste avec.
A bon entendeur salut !

* Je suis conscient du danger de cette phrase qui dit tolérer l'antisémitisme au nom de la liberté d'expression. Si je m'autorise cette déclaration c'est parce que je défends l'hypothèse que le juif n'est pas une catégorie raciale, mais une idéologie religieuse et communautaire qui peut faire l'objet d'une hostitlité au même titre que l'Islam, le communisme ou l'idée de nation. Je ne partage nullement cette hostilité, mais je peux concevoir que certains puissent l'avoir. Peut être faudra inventer un autre mot. Le terme "antisémite" est trop chargé pour l'employer librement. Pour Un Philippe Val, je suis sûr qu'une telle déclaration serait censurée...