Ce qui après la révolution du 14 Janvier aurait dû déboucher sur une révolution économique et culturelle, débouche aujourd'hui sur un minable repli identitaire et religieux. Beaucoup s'accordent à dire que cette déviation de la dite révolution n'est ni spontanée ni naturelle. Ce dérapage serait le fruit d'un complot islamiste qui use de manière déloyale du sentiment religieux à des fins politiques. Certains y voient la main d'anciens RCDistes qui usent du salafisme pour instaurer un climat de peur propice à l'avènement d'une nouvelle dictature. D'autres encore y lisent les signes d'un projet plus global de wahabisation du monde arabe orchestré par l'Arabie Saoudite et ses maîtres américains et sionistes. Ces analyses se complètent et nous décrivent peut-être un aspect de la réalité. Toutes cependant considèrent que le sentiment religieux n'est qu'une simple carotte injustement instrumentalisés par des mains malveillantes. Le fait religieux lui-même et son emprise sur les mentalités n'a rien à voir avec cette instrumentalisation puisque l'Islam est une religion de paix. La Tunisie, rappelle-t-on, est un pays où la pratique de cette religion ne fut que modérée et ce depuis 14 siècles.

C'est contre cette thèse largement répandue et qui commence à devenir ridicule que j'ai esquissé cet essai à l'heure de la sieste quand autour de moi ronfle le quartier. Je dis bien ridicule car nos villes puent et nos ordures sont devenues les seules expressions de liberté dans l'espace pubic. Une simple promenade dans n'importe quelle rue de la Tunisie suffit à démontrer que ce modèle arabo-musulman auquel s'accrochent toutes nos écoles de pensée, des plus progressistes aux plus orthodoxes a définitivement échoué. 
J'affirme donc ceci: le dogme religieux -largement entretenu par une tradition archaïque, par un système éducatif lâche et par une élite complaisante-, est la raison première de la fragilité, crédulité et servilité de notre société.  

lacoste

Abolissons définitivement le dogme religieux

Entre les poubelles qui envahissent nos villes et le dogme religieux, vous me direz: quel rapport ? Il s'agit pour moi d'expliquer que la rue, incarnation physique de la sphère publique, ne peut plus aujourd'hui être gouvernée par un système intégrant dans sa matrice un corpus métaphysique. Le soucis avec ce corpus bâti sur 1433 ans d'approximations, est que n'importe quel gugus, groupe, parti, ou mouvement peut prétendre en être le légitime dépositaire. Pour peu qu'il détienne les arguments financiers, politiques ou symboliques nécessaires. Pour peu qu'il profite d'un contexte de crise, de guerre, de misère intellectuelle ou économique, et sa légitimité sera toute faite. Qu'il se dise modéré ou salafiste, qu'il appartienne à telle école juridique ou à tel mouvement politique, il n'incarnera en définitive qu'une énième variation autour du même thème.
-Le thème étant: le dogme religieux, où la question de l'existance d'Allah, et de l'universalité de son message -Le Coran- demeurent indiscutables.
-Les variations étant: les degrés d'applicabilité de ce message dans la sphère publique.

L'islam modéré ou le compromis mou

bensimpsonceltia

La doctrine bourguibiste de l'islam modéré consiste à réformer la religion de l'intérieur (par l'"ijtihed") sans toucher au dogme. Il s'agit d'une stratégie de domestication du religieux qui continue à faire florès parmi notre élite. Cette politique montre ses limites. Nous le constatons avec acuité et évidence à chaque situation de crise. Ainsi, comme nous l'observons aujourd'hui, le maintien du dogme dans un contexte social sinistré intellectuellement et économiquement rend doublement exposée la classe populaire aux sirènes d'un Islam dur. Cet Islam quoiqu'on en dise est plus sensuel, folklorique, et riche de sens même s'il est importé d'ailleurs. Les moyens déployés à sa diffusion sont des plus modernes et sophistiqués. Certainement plus que la propagande d'un islam modéré (et donc policé et fliqué) que défendent les Bourguiba, Ben Ali et les prochains qui les suivront. On est même porté à croire que l'Islam modéré ne peut vivre qu'en agitant l'épouvantail de l'Islam dur. Il ne lui résistera donc que par le bâton. l'Histoire en témoigne. L'islam "Bis" des frères, des ghannouchi & co n'en est guère différent. Il intègre juste un supplément de bigoterie wahabite qui, pour une certaine élite occidentalisée, semble déjà extrêmement excessif au point de lui faire regretter le bâton de son Islam dit modéré. Bref, tous sans exception, des plus modérés aux plus extrémistes, tiennent à leur dogme religieux comme on tient par une mystérieuse superstition aux bijoux d'une grand-mère défunte. *

Le dogme religieux: fétichisme qui vampirise tout débat politique 

Ce fétichisme explique à lui seul une grande partie de nos blocages politiques. Ce qui à une époque fut certainement moteur de civilisation (les premiers temps de la conquête islamique) devient aujourd'hui source de blocage politique et un frein flagrant à tout débat constructif. Il agit comme un virus qui vampirise tout débat rationnel sur notre vivre ensemble. Il agit comme un moyen d'ex-communication usé à volonté contre ceux qui ne montrent pas assez de zèle quant à leur attachement au dogme - Moyen détourné en réalité, pour disqualifier les opposants politiques. Il agit comme un outil de sacralisation des hauts dignitaires. Ainsi voit-on aujourd'hui comment certains acteurs politiques comme Ghannouchi érigent progressivement autour de leur personne un culte et ce au nom de leur prétendue légitimité religieuse. Cette pieuse immunité dont bénéficient ces personnages n'a pas commencé avec nos islamistes d'aujourd'hui. Elle s'appliquait déjà sous Ben Ali et Bourguiba, et on la voit atteindre son paroxysme au Maroc et dans toutes les monarchies pétrolières du Golfe.

Feuille de route pour une nécessaire révolution culturelle

Les intellectuels, les penseurs et les artistes doivent amorcer dès aujourd'hui la guerre contre l'hégémonie du dogme religieux et son succédané: l'islam modéré. Je ne parle pas encore du rôle des politiques, car je ne me fais guère d'illusion: ce combat ne deviendra politique qu'après que le terrain ait été préparé par la révolution culturelle. Cela prendra 50 ans ou plus. Mais ce processus est inéluctable. Soyons bien clairs. Il ne s'agit pas ici d'une guerre fascisante contre la religion ou la foi. Il ne s'agit pas de faire table rase d'un patrimoine culturel de 14 siècles, mais de rompre définitivement le cordon ombilical entre le sacré et la sphère publique. Une violence symbolique est nécessaire à cet effet. Il s'agit d'un mal nécessaire pour atteindre la sécularisation totale de l'espace pubic.

-Cette guerre doit se manifester par l'écriture, la caricature, l'art, le théâtre et le Cinéma. Elle refusera tout débat avec les religieux de manière générale, car ils nous traineront toujour dans la boue. L'exemple de Youssef Seddiq et d'autres qui se sont aventurés dans leurs marécages l'illustre parfaitement. C'est comme tenter de débattre à l'époque de ZABA avec un mauve. 
-Cette guerre ne se jouera pas à la Marsa, à Carthage ni à Sidi Bou. Elle commencera à partir de l'arrière pays et sera couplée avec les luttes sociales des régions sinistrées. Son seul objectif étant d'armer les plus fragiles de nos compatriotes à user d'un esprit critique vis à vis du divin, du politique et de toute forme d'autorité légitimée par le sacré. Un parti politique prendra le relais quand cette dynamique sera lancée. Il révolutionnera le système éducatif en remplaçant les cours d'éducation religieuse par l'histoire politique et sociale de l'Islam rayant à jamais de nos manuels scolaires tous les contes à la baba Mohamed-Noël qui ont bercé notre enfance.
-Quand ce processus arrivera à terme, les prochains Ghannouchi et compagnie, seront aussi comiques que les Paco Rabanne, raëliens, scientologues et autres extraterrestres.
-Quand ce processus arrivera à terme, le maire d'une municipalité ne sera plus désigné en fonction de son islamité ou de son adhésion au dogme, mais en fonction du programme contre l'invasion des ordures et son organisation efficace de l'espace public.
-Quand ce processus arrivera à terme le seul blasphème punissable par la loi sera le dépôt sur la voie publique d'ordures ou de déchets. Sera assimilée à une atteinte au sacré toute forme de détournement de fonds publics ou de vandalisme contre un équipement urbain, école, hôpital ou université. La police aura enfin autre chose à faire que de surveiller la taille des jupes, la virginité des jeunes filles, ou le menu des resto de Ramadan.
-Quand ce processus arrivera à terme, peut-être enfin entamerons nous sérieusement les vrais débats de société.

Rendez-vous dans 50 ans!
_________________________

Voici une illustration de l'hypocrisie de l'Islam modéré: Mohsen Marzouk, dirigeant à Nida’ Tounes (parti se revendiquant d'un islam modéré) a affirmé à l'agence TAP « l'existence de concertations entre le parti et des composantes de mouvements islamistes [...]cherchant à rejoindre Nida’ Tounes ». Preuve que l'islamisme et l'Islam modéré ne sont que des vases communiquants qui usent mutuellement de leurs réserves respectives en fonction de la conjoncture politique (voir l'article paru dans www.businessnews.com.tn le 24/08/2012)

PS: Je suis encore puni par Facebook. Je prie donc mes fidèles lecteurs (et même les infidèles!) de bien vouloir partager une enième fois avec moi cet article et les images qui vont avec (celle-ci et celle-là). Ainsi ferons-nous chier ensemble les zaballahistes et tous les coincés du cul...