J'aimerai par ce post particulier, sortir un peu du train déchainé de l'actualité tunisienne. Le décès de Chavez, il y a dix jours, a éveillé d'interminables querelles sur le bilan du président vénézuélien que certains jugent de catastrophique et que d'autres saluent. Pour beaucoup Chavez est un dictateur quand d'autres voient en lui un leader charismatique. Si j'aborde ce sujet ce soir, quitte à dévoiler une partie de ma vie de blogueur anonyme, c'est parce que j'ai vécu une année dans la cité folle de Caracas, et que cette expérience a été décisive dans mon parcours de cyberactiviste. C'était en 2002 quand Zaba régnait en maitre absolu sur la Tunisie. A l'époque j'ai vu dans les débats houleux qui divisaient les vénézuéliens, un prélude de ce qui nous attendait en Tunisie. Dans ce qui suit, je livre un témoignage brut, subjectif, sans chiffres, sans théories fumeuses et sans aucune prétention...juste l'histoire d'un flamant de la Sebkha à Caracas...

CHAVEZ 

Retour sur une migration de flamant

C'était en août 2002. J'étais un flamant rose vierge politiquement et je débarquais dans un pays en quasi-guerre civile. Le président Chavez avait survécu à un coup d'état militaire et reprenait les rênes du pouvoir en chien blessé, agressif mais riche du soutien des classes populaires majoritaires par le nombre. Contre lui, "El commandante" avait affaire à une classe moyenne fragile et apeurée et une minorité puissante de "Ben Simpsons" américanisés assumément complices du coup d'état militaire (Coup d'État de Carmona d'Avril 2002). C'était parmi ces Ben Simpsons que j'ai passé mes 6 premiers mois à Caracas. 

A la sortie de l'aéroport, un ami vénézuélien m'attendait en voiture. Après une autoroute qui serpente une montagne, puis un sombre tunnel, s'est offert subitement à mes yeux le spectacle de la chose. "Zab!" fut le premier mot qui me sortit spontanément des lèvres à la vue de la chose. Ce n'est pas une ville cette chose. C'est une bataille délirante entre des tours, des barres et de cases en briques rouges qui se disputent un étroit territoire entre d'énormes collines et une sorte de Boukornine tropical à 10 cornes. Je venais de me rendre compte que j'allais passer une année de ma vie dans cette chose. Je me suis senti trahi. Personne ne m'avait prévenu. Il n'y avait pas googleearth à l'époque pour anticiper. J'étais un flamant rose innocent. J'étais originaire du royaume mauve, le pays de la joie éternelle, où Bourkornine n'a que deux cornes et où l'Africa trône en paix avec le RCD sur la Sebkha de Tunis. Alvaro, l'ami vénézuélien au volant m'expliquait que la ville dans laquelle j'allais passer une année, était des plus dangereuses de l’Amérique Latine et que le contexte politique explosif n'arrangeait rien à la situation.
Je vous passe les détails de mon récit de voyage. Je veux seulement témoigner ici de la première impression apocalyptique qu'inspire Caracas. Impression certes fugitive et ponctuelle, mais pour les yeux vierges du flamant que j'étais, elle était suffisante pour expliquer le chaos du contexte politique local et l'émergence d'un Chavez. Pour moi, il y avait déjà dans ce paysage urbain tourmenté toutes les clefs d'analyse susceptibles d'expliquer, voire de justifier l'accident historique nommé Hugo Chavez.

Caracas(4,8 millions d'habitants) 

Un extrait d'un article pris au hasard dit ceci: "Sous la révolution bolivarienne du président Hugo Chavez, la capitale du Venezuela s'est hissée au rang des villes les plus violentes du monde. Plongée au cœur des bidonvilles où la mort rôde, parmi les bandes de jeunes livrés à eux-mêmes..." (L'express, 2010). Sont nombreux ces témoignages qui mettent en relation l'avènement de Chavez, les bidonvilles, et la violence qui en découle. Or déjà, en 2002, mon ami Alvaro et tous les vénézuéliens que je croisais n'avaient de cesse de répéter à l'étranger que j'étais, combien leur ville était menaçante. Elle figurait depuis les années 90 dans le palmarès des cités les plus dangereuses du monde. Alors, oui! Chavez après 14 ans de règne n'a pas amélioré la situation sécuritaire de son pays. Mais ces bidonvilles, n'avaient pas attendu Chavez pour apparaître. Caracas depuis un demi-siècle était devenue grâce aux promesses du pétrole, un mirage qui avait attiré des millions de paysans désœuvrés et d'immigrés Colombiens qui se sont entassées dans les collines environnantes. A la prise du pouvoir de Chavez, 3 habitants sur 5 logeaient dans un "barrio de ranchos" (quartier populaire non planifié). Cette population "marginale" vivait de l'économie informelle et une partie de sa jeunesse se perdait dans le cercle vicieux de la drogue du crime et de la prostitution.

Face à cette misère dégoulinant des collines, se situe au creux de la vallée une ville aux allures modernes, avec des tours vitrées, des immeubles cossus et des villas protégées où habite et travaille une population plutôt aisée. Un contraste saisissant oppose l'urbanisme de la partie basse "bensimpsonnienne" et les collines des quartiers populaires tapissées à ne pas en finir de maisons en brique rouge qui rappellent assez les périphéries de nos villes tunisiennes. Ce sont deux villes, ou plutôt deux mondes qui se jouxtent mais qui ne se mélangent guère. La singularité du relief faisait que ces deux mondes étaient constamment visibles l'un de l'autre. Ils se regardent sur toute l'agglomération, comme si Tunis centre, El Menzah et El Manar étaient cernés d'un gigantesque Mellessine périphérique. Cette topographie était particulièrement anxiogène pour les Ben Simpsons locaux. Mais depuis des décennies, ils ont appris à ne plus voir cette monstruosité. Ils se sont barricadés derrières des barrières, des fils barbelés, des fortifications.  Des cités enclavées ont vu le jour avec des rues et des services de sécurité privatisés ...Des stratégies d'évitement de toutes sortes servent à chasser visuellement et mentalement la proximité de la misère environnante. C'est ainsi que la bourgeoisie vénézuélienne a appris à vivre durant des années. La négation de la réalité sociale a même été une politique partagée par les différents partis au pouvoir tous libéraux et peu soucieux du partage des richesses. Pourtant les richesses, il y en avait. Le Venezuela est même plus riche en pétrole que l’Arabie wahhabite. C'est dire la totale irresponsabilité des politiques et des classes dominantes.
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Hugo Chavez

Il ne faut pas voir en lui un homme politique. Chavez est un accident de l'histoire. Mais un accident annoncé. Un peu comme le messie. Il est cet improbable arabe israélien qui réussit à remporter les suffrages et se mettre à la tête des juifs. Hugo était basané. Son faciès rappelait plus l'esclave indigène que le "latifundista" espagnol. Il incarnait donc physiquement la classe populaire qui était marquée ethniquement. Car, et il s'agit-là d'une triste réalité du Venezuela, le clivage social du pays est d'abord un clivage ethnique. L'ordre colonial de l'époque des conquistadors s'est perpétué insidieusement dans le paysage social contemporain. Naturellement, Chavez a exploité ce filon jusqu'à l'indigestion (un peu comme nos islamistes usent de la religion). Son talent a été d'avoir su reformuler sa victoire politique en revanche historique des peuples opprimés contre les minorités possédantes. Il a universalisé cette rhétorique à l'ensemble du continent voir de la planète devenant ainsi le prophète des damnés de la terre et l'ennemi juré du capitalisme mondialisé. La sympathie internationale qu'il a su récolter est donc liée à son plan de com. La réalité de sa politique est une autre histoire.  

Les LPR* Venezuéliens

J'habitais dans un quartier chic. Je partageais un appartement dans ce qu'on appelle un "condominio". Il s'agit d'une résidence privée avec un service de gardiennage, agents de sécurité caméras et chiens de garde. Quand Chavez menaçait de faire descendre ses partisans dans la rue, mes voisins les Ben Simpsons enclenchaient un plan l'urgence. Des réunions de voisins étaient organisées la veille des manifs pour anticiper le pire. Ils n'avaient plus confiance en leurs gardiens (basanés) soupçonnés d'être des chavistes potentiels, ou pire: membres des "circolos bolivarionos", l'équivalent des LPR tunisiennes.
Il y avait de l'électricité dans l'air. Chavez terrorisé par le coup d'Etat dont il fut victime et la campagne hostile lancée contre lui par l'opposition Sebsiste et Ben Simpsonnienne, créa les "circolos bolivarianos" voulus comme des relais sociaux dans les quartiers populaires. Ces mystérieuses cellules qui pullulaient alimentaient les peurs et les fantasmes les plus fous. 

Le hasard a voulu que je me trouve un beau jour dans un Circolo Bolivariono. C'est par l'Université d'urbanisme dans laquelle j'étais inscrit que j'ai pu entrer en contact avec plusieurs associations. Je m'intéressais à la problématique des bidonsvilles et c'est par ce biais qu'un Circolo Bolivariano œuvrant dans les barrios m'avait généreusement accueilli. Cette rencontre marqua pour moi une rupture politique décisive dans ma vie de flamant rose et un divorce symbolique avec tous les Ben Simpsons de la terre. Ce n'était pas par exotisme ou par amour du pauvre que j'ai trouvé de la sympathie pour ces associations politisées. Je ne saurai expliquer les facteurs psychologiques qui ont fait de moi un sympathisant, voir un activiste chaviste malgré moi. Peut-être m'avaient ils corrompu en m'offrant l'occasion de donner durant 5 mois des cours de dessins à une classe d'enfant. Ce contact régulier avec la communauté des barrios m'avait permis de réaliser mes enquêtes et finaliser mon mémoire d'urbanisme sur "l'habitat spontané dans les quartiers populaires de Caracas". Durant ce séjour, je n'ai vu ni cache d'arme ni guérilla chaviste comme le laissait entendre la Ben Simpsonnie.  

Certes de l'argent coulait à flot pour les associations locales. Une sorte de 2626 destiné à la réhabilitation du cadre urbain et distribué selon le degré d'allégeance au parti. Oui, ça pratiquait du clientélisme à la Ben Ali et ce serait malhonnête de ne pas l'avouer. Mais symboliquement, cette population avait repris ses droits sur la cité grâce à ces programmes sociaux mais grâce surtout à la reconnaissance par l'Etat de leur citadinité et ce par l'attribution de titres de propriété aux habitants des barrios. C'était ça la victoire de Chavez!

Conclusion

Je n'ai pas tout vu. Je n'ai pas tout lu. Mais je ne me rappelle pas avoir senti un climat de dictature, de chasse aux journalistes, ou de torture comme ne cessaient de le répéter les Ben Simpsons. Il n'y avait que des Nessma, des Tounyssia et des Hiwar qui cassaient du sucre à longueur de journée sur le dos de leur ennemi juré, Chavez. L'ambiance générale ressemblait étrangement à la Tunisie de 2013. A une différence de taille. Ghannouchi n'est pas Chavez. Il n'y avait pas eu durant les 14 ans de Chavez le moindre assassinat politique. Les LPR n'organisent pas des cours de dessins pour enfant. Puis, le minable usage de la religion et tout son lot de cafards wahhabites prêchant la prière de la tombe dans nos quartiers populaires, ne ressemble pas vraiment aux carnavals et aux fiestas quotidiennes promus par un Chavez dansant, chantant et appelant au bonheur...
Mais amis, je dois beaucoup à ce drôle de personnage et à ce pays dont les sebkhas sont très accueillantes.
Je ferme nostalgique cette grande parenthèse.

*Ligue de Protection de la Révolution, Tunisie

** Je profite d'un commentaire laissé sur mon blog pour faire mention du dessin de Chapatte qui a été réalisé avant le mien, que j'ai découvert après coup et qui fait de ma caricature "un plagiat involontaire".