Il est incroyable de constater combien les grands médias tunisiens ont réussi à nous faire détester la Liberté d'expression.
J'en suis moi-même arrivé à souhaiter la fermeture de ces espèces de vomisseuses d'insanités et de bêtise humaine. Dans la recherche cupide de rente publicitaire, le paysage audiovisuel tunisien a supplanté la propagande de Ben Ali dans l'art du travestissement de la réalité. Dans une croissante inondation généralisée du buzz, du bling bling et de bigoterie, la vérité semble s'être noyée dans les abysses de la sebkha.   

Télé poubelle  

J'avoue avoir perdu ma patience des années Zaba. A l'époque je pouvais encore faire une sélection d'émissions ou d'articles de presse pour examiner à la loupe la tumeur mauve. Aujourd'hui il devient difficile avec la démultiplication de sources d'informations, de trouver sur quoi m'appuyer pour étayer mon propos. J'ai même l'impression de participer moi-même à la surenchère et à la diversion par certains de mes dessins. Je vois ce mal, je le ressens, mais j'ai vraiment beaucoup de difficultés à le saisir. Alors je vais procéder par intuition, en me basant seulement sur mon ressenti:

- Mohamed Boughlab: chroniqueur devenu célèbre par ses coups de gueule contre ses invités. Il sévit en ce moment sur la chaîne privée Attessia TV dans l'émission "Rendez vous 9". Son air de bulldog noeud papillon, n'aide pas à le rendre sympathique, mais c'est voulu. Son arrogance systématique et son "éloquence" mise seulement au service de l'attaque facile, rend impossible toute discussion. Le but non avoué de l'émission est de générer du clash sous couvert de débat politique. Ceci, bien entendu, explose les recettes publicitaires, mais profite aussi à certains invités populistes passant pour des victimes. Ce fut le cas de l'ultra-mauve Abir Moussi qui a décidé de porter plainte contre le journaliste et qui a mobilisé ses troupes autour d'elle pour crier au scandale. Voilà comment, grâce aux aboiements de ce prétendu chroniqueur politique, les fachos gagnent en visibilité (voir ici).

-Sur la chaîne concurrente Elhiwar, l'émission "Oumour Jeddya" signe la décadence totale de la télévision tunisienne. Si Allah devait me torturer en enfer, il pourrait me faire subir le supplice d'Alex dans "Orange mécanique" en paralysant mes paupières pour garder mes yeux grand ouverts sur le spectacle de cette horrible assemblée d'une blonde botoxée, d'un cheikh chéchia, d'un homosexuel homophobe, d'un bigot chanteur et d'un clown mégalo. Heureusement qu'Allah n'existe pas, mais ça c'est autre débat.
Dans cette diabolique émission, combinant show à l'occidentale et conservatisme religieux, l'animateur s'amuse à piéger au téléphone des hommes mariés cédant aux avances explicites de la blonde de service. Le public applaudit et la blonde affiche le sourire sadique de la police des moeurs contente d'avoir démasqué un infidèle (voir ici). 

Entretemps, la police tire...

Cette "Liberté d'expression", acquise au prix de nombreuses victimes de la police de Ben Ali, passe sous silence le décès de citoyens tombés sous les balles des forces de l'ordre. Notons que le système policier s'accommode très bien du cirque médiatique insensible qu'il est, au sort des classes populaires, premières victimes de ces abus. Comme à l'époque de la censure d'Ammar, passent ainsi inaperçus les bavures policières. Le site Inkyfada fait la liste de ces victimes dans cet article de Juillet 2018 (voir ici). Notons à cet effet, qu'à part Inkyfada ou Nawaat, rares sont les médias à pouvoir fournir de l'information fiable et continue sur ces questions. Notons que ces deux médias garantissent leur indépendance grâce au financement étranger qui les libère de la dictature publicitaire et son système capitallahopolitique sous-jacent. Le financement étranger est un autre débat qu'il serait sain d'aborder dans un autre article. Par contre, on peut toujours compter sur les mouvements citoyens pour maintenir la pression contre l'amnésie programmée. Le vaillant site Takriz nous fournit par exemple la liste des 106 victimes morts par balles sous le mandat de Friaa (voir ici).

Il y a quelques jours, un énième jeune tunisien, Aymen Othmani, âgé de 19 ans est abattu par un agent des douanes (voir ici). Vous verrez que la Justice traînera des pieds et que les criminels courront toujours, comme la plupart des autres affaires de bavures policières. Et entretemps les médias continuent leur cirque, tandis que le sentiment d'injustice croît et le génie colérique de la foule se reconstitue, doucement, pas à pas, mais cette fois, il n'épargnera plus personne.  

Les larmes de crocodile d'Ahmed Friaa

Ce contexte de violences policières, nous replonge dans le triste souvenir des dernières heures de Ben Ali. Ce fut sous la direction d'un certain Ahmed Friaa, prenant tout juste ses fonctions de ministre de l'intérieur, que la répression s'est faite sentir. On comptait alors des dizaines de morts et de blessés sous le feu d'une police déchaînée. Quelques mois après la chute du régime, Friaa et autres hauts responsables du régime furent blanchis par un tribunal militaire au Kef. Seul Ben Ali (les absents ont toujours tort!) fut condamné. Voici un dessin de Juillet 2011 extrait de ce post (voir ici):

benaliproces

A l'époque, l'opinion demeurait sceptique quant à l'indépendance d'un tel tribunal. Il était trop tôt pour faire confiance à une Justice écrasée durant un demi siècle par l'exécutif. Seuls les orphelins de la dictature voulaient y croire, telle que le quotidien La Presse qui décrivait en ces termes le procès: "Une justice libre, indépendante, sereine et qui oeuvre dans la transparence totale, une justice qui n'a rien à cacher et dont l'intervention se situe dans le cadre des législations en vigueur, garantissant à chaque citoyen le droit un procès équitable et à la défense de ses intérêts". Cet article annonçait déjà le retour des plumes mauves. 
Les années sont passées, et tous ces mauves rescapés se sont fondus dans la masse, créant leurs nouveaux partis ou s'alliant tantôt aux islamistes ou aux nidaïstes, ni vus ni connus.

C'était sans compter sur le dispositif de la "Justice Transitionnelle", dernier bastion de la Révolution, capable de supplanter "l'autorité de la chose jugée". C'est à travers l'Instance Vérité et Dignité (IVD), organe constitutionnel de la dite Justice transitionnelle, que l'ancien ministre de l'intérieur Ahmed Friaa s'est retrouvé en ce mois d'octobre, interdit de voyage. Il sera donc rejugé sur les massacres qui ont eu lieu sous sa direction. (Pour plus de précisions, lire cet article de Hatem Nafti)

Mais voilà, à peine les médias ont ils appris cette nouvelle qu'ils lui ont ouvert leurs plateaux, que les journalistes ont sorti leurs plumes mauves pour défendre cet "homme intègre", "ingénieur de haut vol", victime de la diabolique Sihem Ben Sedrine, présidente de l'IVD. Il est étonnant de constater cette solidarité tribale entre ces gens à chaque fois qu'un des leurs est menacé. Vraiment étonnant ! Friaa devait être lui même surpris de ce soutien au point d'exploser en larmes sur le plateau de "Rendez Vous 9" d'Attessia TV (voir ici)...
 Friaa

Ce tribalisme alimenté par les médias pousse des centaines de manifestants à Zarzis, à exprimer publiquement leur soutien à l'un des leurs (Friaa est originaire de cette ville) et ce au mépris du principe de la Justice Transitionnelle et des victimes des massacres de son ministère (voir ici). 

Conclusion

Cette caste médiatico-politique, malgré ses réflexes pavloviens et sa solidarité tribale, n'est pas tant en train de préparer le terrain au retour du mauve et de l'ancien régime. Elle fait tout le contraire. Elle déroule malgré elle le tapis mauve pour qu'islamiteux, tartouristes et autres populistes de tout poil, essuient bien leurs sales pattes dessus.
En attendant les élections de 2019, je vous invite chers amis, à contribuer à la rédaction du saint Sebkhan, qui est toujours d'actualité (voir ici). Il s'agit du texte sacré de notre nouvelle religion le Boukornisme, seul salut possible face à la déconfiture générale. Répétez-donc tous avec moi:
لا بوكرنين الاّ بوكرنين، ولا سبخة الاّ السّبخة