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Où sont les écolos ?

Cette question fait rire beaucoup de nos compatriotes.
Pour eux les vacances de nos amis les oiseaux à Zembra ou au lac sud, semblent bien dérisoires face au problème du chômage ou face à l’idée du progrès.
A part quelques rabat-joie, les tunisiens informés ont applaudi tous ces mégaprojets qui se profilent à l’horizon.
Dans cet essai je voudrai analyser les raisons de ce consentement tacite et m’interroger sur cette nouvelle politique territoriale.

Il y a -semble-t-il- deux postures qui légitiment ses choix :

- Une posture pragmatique à court terme qui vise à résorber le problème du chômage et impulser l’économie.
- Une posture idéologique à long terme, qui voit dans le gigantisme des projets une occasion d’inscrire le pays dans la course mondiale du progrès.

Ainsi, tout est permis, y compris brader nos richesses naturelles.

Reprenons pas à pas :
La première : Résoudre le problème du chômage et développer l’économie est une priorité sans conteste. Depuis l’indépendance, la Tunisie multiplie ses politiques plus ou moins volontaristes afin d’améliorer la situation pour tous ses citoyens. Malgré ses errances,  les différents gouvernements ont veillé tant bien que mal à inscrire cet objectif dans une visée globale intégrant l’enseignement, la diversification de l’économie, la déconcentration des bassins d’emplois, l’intégration de la femme… bref un projet de société.

L’Etat, selon les médias officiels continue à agir dans ce sens. Peut être, et c’est tant mieux.
Cependant, ces mêmes médias, depuis quelque temps, à trop insister sur le « levier économique » et  l’emploi que favorisent tous ces mégaprojets, banalisent l’idée selon laquelle l’Etat  n’a d’autre choix que de déléguer aux entreprises étrangères sa politique de développement.

Ainsi, cette propagande n’a de cesse de rappeler que la Cité du Siècle ( groupe Sama Dubaï) offrira 140 000 emplois, ou encore la Cité sportive de Tunis (groupe émirati Boukhatir ) 40 000 emplois.

Tous nos quotidiens saluent le Projet de Zembra ( groupe chinois ) ou encore, plus ancien, la méga-station touristique de Hergla ( groupe émirati Emaar ) comme étant des leviers pour le développement et la lutte contre le chômage.
Ils nous révèlent par ailleurs que ces projets –qui, certes, feront travailler nos concitoyens- se destinent à une clientèle dépensière, aisée, venant d’Europe, de chine ou du Golf ( une autre idée qui tend aussi à se banaliser)

Pour résumer, Il devient  naturel aujourd’hui de penser que notre politique économique consiste à créer sur notre littoral des territoires enclavés destinés à une élite étrangère et cela par l’entremise de holdings ou multinationales étrangères. Ainsi résoudra-t-on, selon nos élus, le problème du chômage et développerons-nous notre pays.
Personne ne s’est posé la question de savoir si Jandouba ou Siliana pourraient un jour profiter d’un tel afflux de capitaux. Ou encore pourquoi s’attaquer à des territoires sur-investis (Tunis ) ou  protégées (Zembra) pour diminuer le chômage, alors que le bon sens nous invite à investir dans ces zones sinistrées de l’ouest tunisien entre autres. (j’entends déjà la voix de ceux qui croient dans l’effet d’entraînement )
Je vois cette politique plus comme une démission que comme une solution pragmatique d’un problème complexe  (pas vous ?).
Ou alors, exhortons l’Etat de faire preuve de transparence, et de mettre sur la place publique, les conventions qu’il a signées avec ses partenaires privés, pour nous éclairer sur les conditions imposés aux investisseurs et pour que cessent les divagations et les doutes des rabat-joie de mon espèce.

La deuxième posture qui est d’ordre idéologique soulève une question de fond : Quelle image veut on donner à notre pays et selon quelle vision du progrès ?
Modernité, écologie, développement durable, voilà la termes récurrents qu'emploient les autorités pour nous convaincre.
Les images qu’ils nous assènent nous montrent des tours en verre, des jardins, des bassins, ou encore des hôtels de luxe, des villas, des golfs, des ports de plaisance…
Est-ce dans ces clichés de villes américaines qui, aujourd’hui, sont devenues des contre modèles de développement (le tout automobile, climatisation, émission de CO2…) qu’ils pensent nous vendre la modernité ?
Est-ce dans la domestication d’un lac par des bulldozers ou dans l’installation d’un complexe touristique dans une île protégée qu’ils croient faire de l’écotourisme ?

Il semble que les images du progrès véhiculées par nos décideurs sont celle de l’époque où l’homme se targuait encore de dominer la nature. Cette idéologie de la renaissance théorisée par Descartes ou Bacon a pris fin depuis peu lorsque l’on a pris conscience de la fragilité de la planète et que l’on a commencé à prendre au sérieux les menaces du réchauffement climatique.
C’est pourquoi l’on se demande si ces projets ne sont pas d’une autre époque et si l’on n’a pas raté une occasion rêvée d’être dans la modernité d’aujourd’hui.

Il y avait pourtant un enjeu écologique de taille qui a échappé à nos décideurs et qui aurait pu faire de notre politique de développement un modèle de développement durable respectueux de l’environnement, intégrant l’ensemble des acteurs locaux, protégeant les ressources des générations futures… mais beaucoup diront, que ce dont je parle s’applique seulement aux pays riches sous-entendant que les autres seraient condamnés à répéter les erreurs de leurs aînés.

Où sont ils donc ces écolos  pour dissiper ces a priori et réformer la vision du progrès ? Existent-ils, sont ils absents, ou priés de se taire ?

Notre Agence Nationale de Protection de l’Environnement  (ANPE ) qui fait figure de modèle sur ces questions continue à présenter l’île de Zembra sur la page d’accueil de son site web. On se demande si ce n’est pas pour nous signifier son impuissance qu’elle garde encore cette image.

Et l’Association des amis des oiseaux ? que dit-elle ?

On est amené à penser que ces mégaprojets ne relèvent d’aucune vision prospective tendant à résorber des problèmes économiques et inscrire le pays dans la modernité.
Il s’agirait plutôt d’assister les avatars d’un libéralisme planétaire assoiffé qui profite de l’indulgence (voire de l’allégeance) de certains gouvernements  pour imposer ses bastions ici et là.
Ces holdings laisseraient à leurs hôtes la seule liberté de se servir d’un panel de clichés pour légitimer leurs opérations : entre écotourisme, lutte contre le chômage, développement durable… le choix ne manque pas.