Essebsi fait le trottoir
Reprenons du début. Depuis l'antiquité, la Tunisie est divisée en deux:
- Les villes côtières qui ont des trottoirs
- Tout le reste...sans trottoirs
Je suis fier d'avoir pu suivre et décrire sur ce blog les dernières révoltes des sans-trottoirs. D'abord celle de 2008 à Redeyef, celle de 2010 à Sidi Bouzid, ensuite celle de 2012 à Siliana et enfin la toute dernière, en 2017, à El Kamour...
Sur cette courte séquence de 10 ans que j'ai pu observer, je constate que les gens du trottoir réagissent de plus en plus mal à la révolte des sans-trottoir...
Essebsi fait le trottoir
Essebsi, président des gens du trottoir, depuis sa prise de pouvoir, n'a jamais construit aucun trottoir. A part le déménagement de la statue de son ancien patron vers le centre ville, le président n'a réalisé aucun des grands chantiers promis. Pire encore : Le monarque de Carthage, renoue avec la corporation des marbriers. Il s'agit d'un corps de métier traditionnel qui utilise l'argent public pour construire des trottoirs privés en marbre. Cette caste qu'on a cru décomposée après la Révolution, bénéficie à nouveau de la protection du pouvoir...
(* "réconciliation": référence au projet de loi proposé par le président pour amnisiter les hommes d'affaires et les fonctionnaires accusés de corruption)
Le déchaînement des marbriers plonge le pays dans une crise sans précédent. Le trafic de marbre fait chuter le cours du Dinar obligeant certains à dormir sur le trottoir (...sur le peu qui reste). Alors la colère monte et les révoltes se multiplient. C'est dans ce contexte que les sans-trottoirs d'El Kamour arrivent à leur 20ième jour de Sit-in sur un champ de Pétrole. Ils en ont marre de battre le pavé. Ils réclament à l'Etat un droit de regard sur le trafic d'or noir que des marbriers livrent sur leur territoire.
Mais le pouvoir nie jusqu'à l'existence de pétrole et décide de faire protéger par les militaires les puits...de pétrole.
(* "où est le pétrole?": Slogan inventé par les partisans de Marzouki pour questionner l'Etat sur les énergies fossiles. Question demeurant encore sans réponse)
Ils étaient quelques centaines à manifester à Tunis, ce samedi 13 Mai, en solidarité avec les sit-inneurs D'El Kamour, mais surtout contre la loi de réconcilliation avec les marbriers, voulue par le président (voir ici)
En tant qu'observateur infatigable de la comédie humaine en Tunisie, je suis de plus en plus étonné de constater la démission totale de ce que l'on appelle "l'opinion publique". A l'époque de l'ancien dictateur Zaba, parrain des marbriers tripolitains, même si cette opinion était muselée, son coeur penchait naturellement du côté des révoltés. Même qu'un jour de Janvier 2011, on a vu les habitants des trottoirs chics de la banlieue nord, marcher dans la rue main dans la main avec les sans-trottoirs, pour faire dégager Zaba du pouvoir.
Aujourd'hui, non seulement on assiste à un désengagement citoyen, mais l'on constate de la part de nombreux d'entre eux, une attaque en règle contre les contestataires et les sans-trottoirs d'El Kammour en particulier. La colonisation des médias par les marbriers a certes contaminé les esprits, mais tout de même ! on peut sérieusement se poser des questions sur ces milliers de réactions hostiles enregistrées ici et là. A titre d'exemple, en qualifiant sur Facebook de "magnifique" la manif de samedi dernier (voir ici), voilà ce que j'ai pu récolter comme commentaires:
-"Qu'est ce qu'il y a de magnifique dans une manifestation de rue désordonnée et où les étourdis hurlent comme de bêtes sauvages affamés ?"
-"c'est une manif contre la corruption wela jme3et erra5 lé?? el jboura fisa3 managzou fel manif w las9ou rwe7hom? je suis pour manich msama7 ema jme3et eera5 lé non"
-"C'est des cons!"
-"Le pire c'est qu'ils sont manipulés par les même les ex-aparstchiks au pouvoir! Des pauvres brebis qui vont l'avoir bien profond une fois que tout s'écroulera!"
-"Magnifique? ils ont souillé le mémorial de Bourghiba!"
La mort du trottoir
Je ne sais plus qui a dit un jour, que l'on reconnaît une civilisation à la qualité de ses trottoirs. Ou encore: Quand commence le trottoir, commence la Cité. Disons-nous ceci : le trottoir incarne la force publique, celle capable pour l'intérêt général de générer un espace délimitant le privé du public et offrant à ses citoyens grâce à leurs impôts, la possibilité de se mouvoir dignement à l'abris de l'agression automobile et à l'ombre des figuiers. Le trottoir est l'incarnation de l'espace public par excellence et le liant de la société offrant à la maison du riche comme à celle du pauvre, le même parvis.
Alors quand les municipalités ne sont plus capables de générer des trottoirs et que le pavé public est transformé en marbre privé, dites-vous bien, que la corruption est au pied de votre immeuble. Et si les élections municipales traînent, et que l'instance organisatrice des élections (ISIE) connaît des remous, c'est bien encore à cause de l'infiltration des marbriers dans toutes les structures de l'Etat.
La dictature avait cela de bien, elle permettait au moins de cristalliser contre elle la colère du peuple. La dictature permet la Révolution et la Révolution est un projet millénaire de reconquête du trottoir !
Mais voilà, Essebsi, protecteur des marbriers, ou parrain de la mafia dirait Samia Abbou, a réussi avec son prédecesseur Zaballah à neutraliser les pulsions révolutionnaires...
(*"Immunisation de la Révolution", littéralement "chevalisation" de la "taureaute": Il s'agit d'un vieux projet de loi imaginé par les islamistes pour protéger la révolution du retour de l'ancien Régime. Dans la pratique, les islamistes ont utilisé cet épouvantail pour soumettre l'ancien appareil de l'Etat et assurer donc sa continuité, entament ainsi de manière détournée, l'achèvement du processus révolutionnaire. Essebsi, quant à lui, récupère l'ancien appareil et le renforce, donnant ainsi le coup fatal à la "Révolution" de 2011)
Sommes nous acculés à subir cette humiliation ?
Mes amis...il n'est jamais trottoir pour agir !
En attendant, je vous invite à vous Boukorniniser en toute urgence ici !
"لا بوكرنين الاّ بوكرنين، ولا سبخة الاّ السّبخة"
PS: Je profite de cet article pour vous inviter à vous abonner à la page Facebook "Winou Etrottoir?" qui dénonce le martyre des trottoirs tunisiens.