Le scandale de l’allégeance tunisienne à l’Algérie, ou de « l’algérence » de l’Algérie dans les affaires tunisiennes, nous oblige à prendre du recul sur la région dite du Maghreb. À ceux qui apprécient les lectures savantes, voici un magnifique article que je partage avec vous. Ce texte m’a été communiqué par un sebkhiste anonyme, enregistré sous le matricule WK.
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Maghreb : l’intégration empêchée
Une région volontairement désunie
Le Maghreb est l’une des régions les moins intégrées du monde. Non par manque d’histoire commune, de langue, de complémentarités économiques ou de proximité géographique, mais par choix politiques répétés. Résultat : trois pays qui auraient pu peser ensemble, et qui s’affaiblissent séparément.
Selon la Banque mondiale, le commerce intra-maghrébin représente moins de 5 % des échanges totaux des pays de la région. À titre de comparaison, il dépasse 60 % dans l’Union européenne et 25 % en Asie du Sud-Est. Ce chiffre, à lui seul, résume l’ampleur du gâchis.
Un potentiel immense saboté par les États
Un Maghreb intégré, c’est près de 100 millions d’habitants, un PIB cumulé d’environ 450 milliards de dollars, des ressources énergétiques majeures (Algérie), une base industrielle et logistique réelle (Maroc), un capital humain qualifié (Tunisie), et — avant son effondrement — une capacité financière libyenne significative.
Sur le papier, l’ensemble est cohérent. Dans les faits, il est fragmenté, redondant, inefficace.
Chaque pays investit seul dans des infrastructures parallèles, négocie isolément avec l’Union européenne, subit individuellement des accords asymétriques. Ensemble, ils auraient un levier. Séparés, ils encaissent.
Le Maroc avance pendant que les autres piétinent
Le Maroc est aujourd’hui le pays qui a le mieux tiré parti de cette fragmentation. Il a investi massivement : ports (Tanger Med, plus de 9 millions de conteneurs EVP par an), industrie automobile (premier producteur du continent africain, plus de 700 000 véhicules), aéronautique, logistique.
Il a surtout compris une chose que ses voisins ont négligée : l’Afrique est devenue un espace stratégique. Banques marocaines, télécoms, engrais (OCP), assurances : Rabat a bâti un soft power économique concret, adossé à des entreprises, pas à des slogans.
Mais ce développement est profondément inégalitaire. Les salaires industriels restent bas, les inégalités territoriales fortes, et la richesse largement captée par des groupes proches du pouvoir. Le Maroc se développe, mais sans redistribution à la hauteur de la transformation affichée.
L’Algérie prisonnière de ses fantômes
L’Algérie dispose pourtant d’un atout majeur : l’énergie. Elle est le premier producteur de gaz d’Afrique, avec des recettes d’hydrocarbures qui ont dépassé 50 milliards de dollars certaines années récentes. Mais cette rente a servi à acheter du temps, pas à construire un avenir.
L’intégration maghrébine aurait été rationnelle pour Alger : accès aux ports marocains, diversification industrielle, développement des régions frontalières, poids diplomatique accru. Elle a été sacrifiée sur l’autel d’une rivalité politique, cristallisée autour du Sahara occidental.
Ce dossier n’est pas central pour la société algérienne. Il l’est pour le régime. Il fonctionne comme un marqueur idéologique, un héritage de la guerre de libération, un instrument de cohésion interne. Son coût économique, lui, est bien réel.
La Tunisie, victime collatérale du blocage régional
La Tunisie est sans doute le pays qui a le plus perdu à l’absence d’intégration. Son PIB stagne depuis plus d’une décennie. Le revenu réel par habitant recule. La classe moyenne se contracte. Les diplômés partent.
Faute de marché régional, faute de stratégie africaine, faute de diplomatie économique offensive, le pays est resté dépendant d’un horizon européen qui ne lui offre plus ni croissance, ni protection. L’intégration maghrébine aurait été pour elle une bouffée d’oxygène. Elle est devenue un mirage.
Le Sahara : un verrou politique, pas un tabou moral
Soyons clairs : sans évolution sur le Sahara occidental, il n’y aura pas d’intégration maghrébine. Mais ce verrou est moins insoluble qu’il n’y paraît.
Il ne s’agit pas d’un conflit comparable à la Palestine. Il n’y a ni extermination de masse, ni négation absolue d’une population. Il existe des scénarios d’autonomie, de développement, d’intégration économique crédibles. L’Algérie pourrait évoluer sans perdre la face, en reformulant son discours autour de la stabilité et du développement régional.
Le coût symbolique serait réel. Le gain stratégique serait immense.
Quand les peuples ont changé mais pas leurs dirigeant; le blocage n’est pas seulement politique. Il est générationnel.
Le Maroc s’apprête à connaître une transition à sa tête, dans un système préparé à la continuité. Cela n’annonce pas une rupture démocratique, mais probablement un pragmatisme accru, moins obsédé par les conflits du XXᵉ siècle.
L’Algérie reste dirigée par une élite façonnée par 1962. La Tunisie est gouvernée par un pouvoir enfermé dans une vision complotiste du monde. Les peuples, eux, ont changé. Les dirigeants, non.
Une Europe bien contente d’un Maghreb faible
Il faut aussi regarder au nord. Un Maghreb divisé arrange l’Union européenne. Il permet des négociations bilatérales déséquilibrées, une externalisation des frontières, un contrôle fragmenté des flux migratoires.
Un Maghreb intégré serait plus autonome, plus exigeant, plus difficile à conditionner. Ce n’est pas un scénario que Bruxelles encourage activement.
L’intégration, rationnelle économiquement, redoutée politiquement
L’intégration maghrébine n’est ni une utopie, ni un slogan nostalgique. C’est une nécessité économique rationnelle. Les gains potentiels sont documentés, mesurables, atteignables. Les verrous sont connus : rivalités de régime, récits mémoriels, peur de perdre le contrôle.
Le Maghreb ne manque pas de raisons de s’unir.
Il manque de dirigeants prêts à regarder l’avenir plutôt que le passé.
À défaut, chacun continuera à négocier seul, à subir seul, à décliner ensemble.
Texte écrit par WK