Le 28 août 2007, j’ai créé mon blog debatunisie.com.
Aujourd’hui, c’est son 19e anniversaire. Mais je suis profondément malheureux pour ce blog que je croyais voir accompagner l’émergence d’une démocratie en Tunisie. Mes textes et mes dessins semblent, au contraire, depuis l’été 2021, accompagner un désastre au ralenti.
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Alors je voudrais, pour moi-même et pour ceux qui me lisent, revenir sur cet été qui nous a conduits vers les abîmes, et reconnaître combien j’ai pu moi-même être induit en erreur. Car ce qui se passe aujourd’hui, c’est-à-dire l’effondrement du pays, qui demeure le fait du régime en place, relève aussi de la responsabilité, non pas de l’élite, mot trop connoté, mais plutôt des yeux, des vigiles, des consciences qui habitent cette chose appelée Tunisie et qui pour la majorité, n'ont pas su être au rendez-vous.
Et je me considère, à ma modeste échelle, comme l’un de ces yeux, sis entre les deux cornes de Boukornine, regardant depuis ses hauteurs la chose publique et consignant, dans ce cahier de bord qu’est Debatunisie, le déroulé des événements, avec toute ma subjectivité, ma lucidité, mes biais, et mes myopies…
Et si je reviens sur cette période précise, c’est parce que j’ai moi-même été aussi mou que beaucoup d’autres à hurler au scandale lorsque Saïed a fait son coup d’État. C’est à la lecture du texte de Yassine Ayari (voir ici), texte qui précisément s'attaque à cette cécité collective que je reviens sur cette longue séquence : Fakhfakh, Covid, motion de censure, Méchichi, fiasco sanitaire, dizaines de milliers de morts, coup d’État du 25 juillet, instauration de la dictature, puis effondrement des services publics, eau, électricité…, en ce malheureux été 2026.
Un fil d’Ariane relie toutes ces séquences. Il s’agit d’un enchaînement d’actions suivant une logique implacable qui était pourtant là, devant nous, sous nos yeux. Vigiles et Cassandres, nous avons refusé de voir l’évidence, aveuglés par notre haine des islamistes, des karouistes et de leur « mollusque » Hichem Méchichi. Une haine qui nous a rendus bêtes et aveugles. Les articles de mon blog à l'époque attestaient de cette myopie, mais en le reconnaissant ici, je ne dédouane aucun de ces tocards de leur entière responsabilité historique dans l’enchaînement qui conduira au coup d’État. En reconnaissant cette myopie, je revois d'un œil nouveau l'histoire récente du pays, et je comprends mieux notre malheur collectif.
Début de la fin de la Tunisie
On peut s'amuser à imaginer que la tragédie a commencé avec Yassine Ayari lui-même, député à l’époque, qui a jeté un pavé dans la mare en accusant le Premier ministre Fakhfakh de conflit d’intérêts. Fakhfakh qui, rappelons-le, avait été nommé en janvier 2020 par le tout frais et respectable Kaïs Saïed d'alors. Fakhfakh qui fut reconnu pour sa gestion efficace de la pandémie durant son court passage à la tête du gouvernement.
Les accusation de conflit d'intérêt qu'avait révélé Ayari, pourtant peu convaincantes, ont conduit à un vote de censure contre le premier ministre qui quitta son poste le mois de juillet 2020. Cette manœuvre de destitution de Fakhfakh était alors lue par les vigiles comme une manipulation des islamistes visant à saboter un gouvernement qui commençait à échapper à leur contrôle. Pour les anti-islamistes dont je faisais partie, il y avait dans cette affaire une énième preuve de l’abjection morale de Ghannouchi et de ses alliés, capables de mettre en péril la santé publique au nom de bas calculs politiques.
Yassine Ayari passait alors pour une triste marionnette dans cette sinistre pièce de théâtre jouée par le trio formé par les islamistes, les « kakarouistes » et le mouvement Karama, fiers de déposer ensemble la motion de censure qui allait faire voler en éclats le seul gouvernement qui tenait encore la route et qui faisait face à la pire pandémie qu’ait connue le monde.
Pourtant, rien d’antidémocratique dans tout cela, rien d’illégal : juste une lutte de pouvoir qui a donné une image détestable de la politique et dont le gouvernement suivant, celui du mollusque Méchichi, a fait les frais. Car Méchichi, bien que nommé par Saïed, a fini par pactiser avec le trio (voir ici). Dès lors, toutes les défaillances et tous les errements qui ont suivi ne pouvaient être lus qu’à travers le prisme du complot islamo-karama-karouiste dont Méchichi incarnait désormais la vitrine. Quant à Saïed, il apparaissait comme la victime de cette machination, renforçant ainsi son capital de sympathie.
Saïed signe un pacte avec le Diable
Saïed, jouissant alors de cette image de sainteté et d'innocence, a commencé à préparer sa revanche en s'alliant, sans que personne ne puisse le deviner, avec les forces contre-révolutionnaires, aussi bien à l'intérieur du pays (voir ici) qu'à l'étranger, notamment à travers son fameux voyage en Égypte, qui avait marqué les esprits (voir ici).
Des témoignages plus récents, comme celui du directeur du renseignement Kamel Guizani, nous révèlent que Saïed avait mis sur écoute toute la classe politique, militaires compris (voir ici). Visiblement, quelque chose était en préparation, d'après les mots de Guizani, mais quoi donc ?
Mais ce sera le témoignage de Méchichi en personne sur Al Jazeera (voir ici) en septembre dernier, qui nous permettra de mieux comprendre ce qui se tramait à l'époque. Selon l'ancien Premier ministre, Kaïs Saïed fomentait un coup d'État et a profité de la crise sanitaire pour avancer ses pions et commettre l'irréparable.
Crime de masse
Évidemment, les déclarations de celui que j'appelais le mollusque ne peuvent être que partiales et doivent être prises avec beaucoup de précautions. Mais avec le recul, la version de Méchichi offre la pièce manquante qui complète le puzzle et nous permet de comprendre la cruauté de Kaïs Saïed :
Cette pièce manquante, c'est le crime de masse (c'est moi qui ose cette qualification) dont s'est rendue coupable la Chléka de Carthage, et par lequel il a franchi un seuil symbolique lui permettant, par la suite, de normaliser les pires procédés afin d'atteindre ses objectifs politiques. Tout ce qui nous choque depuis, ses outrances, ses mensonges, sa brutalité, ne peut être compris qu'à la lumière de ce seuil symbolique au-delà duquel le mal n'a plus de limite.
Ce crime de masse, qui a provoqué la mort de dizaines de milliers d'individus, serait donc un choix tactique de Saïed pour préparer son coup d'État. Méchichi explique, à partir de la troisième heure de sa longue interview, que le président a ordonné le blocage de vaccins et a organisé, avec le ministre de la Santé de l'époque, Faouzi Mehdi, une pagaille qui a généré une colère dans tout le pays, réunissant ainsi toutes les conditions pour bien accueillir le putsch du 25 juillet. Et ce fut le cas ! Observez par vous-même, dans cet article publié le 26 juillet 2021, l'enthousiasme que j'avais moi-même du mal à cacher.
Et puis apparurent par miracle les vaccins, au lendemain du coup d'État. Nous avons alors chaudement applaudi le sauveur Saïed, qui avait libéré le pays des islamistes corrompus et incompétents, et nous avons presque fermé les yeux sur la démocratie sacrifiée au passage. Voilà ce que j'avais bêtement écrit : « Rien que pour cet exploit mondial, ce 8 août 2021 où ont été vaccinées plus d'un demi-million de personnes en une journée, on peut dire tout ce que l'on voudra, mais notre président vient de réaliser d'une pierre deux coups d'État : contre Covid et contre Zaballah. » (voir ici).
Oui, j'ai honte d'avoir écrit cela.
Conclusion
Alors oui, les amis, on s'étonne d'en être arrivés aujourd'hui à ne plus avoir d'eau ni d'électricité, tandis que le président continue à justifier l'effondrement des services publics par ses théories du complot. Il ose tout, car il sait qu'après un crime de masse, on avait rien vu ; qu'après un coup d'État, on l'avait applaudi ; qu'après avoir déchiré notre Constitution, on s'est tu ; et que lorsqu'il a jeté tout le monde en prison, on s'est écrasé...
Cet homme, par sa laideur, est devenu le visage de notre honte : celle d'avoir laissé notre haine des islamistes nous conduire à sacrifier, en connaissance de cause, une démocratie imparfaite. En poussant la métaphore religieuse, on pourrait même voir en Saïed le diable venu nous punir d'avoir cédé à cette chlékeuse paresse.
Alors, que faire contre le diable quand les vigiles et les yeux de Boukornine savent qu'Allah n'existe pas ?
En guise de cadeau d'anniversaire, vous pouvez toujours me soutenir sur :
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Boukornine vous le rendra !