Chokri Belaïd, doublement assassiné (2)...
L'actualité brulante du moment a occulté la conférence de presse organisée par le comité de défense des deux martyrs et qui s'est tenue le 9 juin dernier (voir ici). L'objet de cette réunion concerne le verdict du dossier dit de « l’appareil secret d’Ennahdha » dont les accusés, figures de premier plan du mouvement islamiste, ont écopés de peines d’une sévérité exceptionnelle. Rached Ghannouchi par exemple, a rajouté à son compteur 30 années supplémentaires de prison (voir ici).
Sans surprise, le comité, s'est félicité du sérieux de l'enquête et va jusqu'à critiquer la Justice de n'avoir pas été jusqu'au bout. Les membres du comité, dont l'avocat Abdenaceur Aouini, exigent l'extradition de certains accusés, réfugiés en Europe et qui sont, selon ses dires, protégés par les occidentaux.
Rappel des faits
Si je reviens sur cette actualité secondaire, c'est pour évoquer l'une des plus grosses arnaques qui a saccagé la gauche tunisienne depuis la révolution. Il s'agit là de mon opinion personnelle, et je reconnais n'avoir jamais eu entre les mains les pièces du dossier. Mais je me base sur les observations de journalistes tunisiens parmi les plus sérieux, qui alertaient sur le manque de rigueur de l'enquête menée par le comité, ainsi que sur son parti pris anti-islamiste qui faussait toute objectivité et semblait constituer son unique boussole, au détriment de la vérité.
Nous étions très nombreux à les soutenir. Quand Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi ont été assassinés en 2013, nous avons cru, avec eux, que les islamistes étaient derrière leur élimination, surtout en ce qui concerne Chokri Belaïd, membre du Watad (gauche panarabe). Celui-ci remplissait toutes les conditions pour être la cible idéale : orateur exceptionnel, infatigable détracteur de l'islam politique.
Il est vrai qu'à l'époque, les islamistes étaient au pouvoir, et l'on pouvait craindre que la justice soit sous leur influence. D'ailleurs, le retard pris par l'enquête donnait de l'eau au moulin du comité, qui accusait alors le procureur Béchir Akremi de faire obstruction (voir ici).
Oui, nous les soutenions aveuglément. Ces derniers parlaient de « chambre noire » et d'« appareil secret » pour désigner la machine occulte d'Ennahdha derrière les assassinats. Ils nous tenaient en haleine et promettaient de révéler le complot. Puis, à chacune de leurs conférences de presse, le public se rendait compte, petit à petit, de l'arnaque. Mais l'on mettait cela sur le compte de leur amateurisme, car il fallait bien les soutenir : ce sont les camarades de Chokri, tout de même !
Et puis le groupe djihadiste Ansar Al-Charia avait fini par revendiquer les assassinats, mais rien à faire, pour le comité il fallait prouver que Ghannouchi était le commanditaire.
Personne n'osait vraiment mettre en doute leur théorie, ni rappeler que les islamistes n'avaient aucun intérêt politique à assassiner leurs adversaires alors qu'ils avaient largement remporté les élections et que la gauche ne représentait aucune menace sérieuse contre leur hégémonie.
Personne n'osait non plus rappeler qu'en cette même année 2013, les forces contre-révolutionnaires avaient renversé les islamistes en Égypte et que la Tunisie se trouvait dans le collimateur de puissances régionales hostiles aux révolutions. Il était très complotiste de le rappeler à l'époque, mais avec le recul, on peut aujourd'hui inscrire les assassinats politiques dans une logique de déstabilisation d'une Tunisie rebelle et incontrôlable. D'ailleurs rappelez-vous, que "le plan" avait marché à moitié, puisque suite aux assassinats politique, les Islamistes ont du nommer un gouvernement de technocrates dirigé par l'illustre inconnu Mahdi Jomâa (voir ici).
Et puis, personne dans le camp « progressiste » n'osait tout simplement accorder le moindre crédit aux islamistes sans se faire traiter d'idiot utile de l'islamisme, voire de crypto-islamiste. Quant aux plus chlékeux de ces progressistes, à l'ère de la Sainte Chléka, douter fait de vous un allié du terrorisme.
Enfin, on peut se demander aujourd'hui et ce après 15 ans de la révolution, que reste-t-il de gauchiste ou de progressiste chez tous ces gens pour qui leur seul projet politique consiste à exterminer les islamistes.
L'imposture Abdenaceur Aouini
/image%2F1371150%2F20260611%2Fob_f96f96_psycar-37-aouini-blog.jpg)
Ce monsieur incarne cet archétype du gauchiste anti-islamiste primaire. Et pourtant, le grand public l'a découvert lors de l'un des épisodes les plus glorieux de l'histoire de la Tunisie. Qui ne se souvient pas de cet avocat surgissant sur la grande Avenue déserte, la nuit du 14 janvier 2011, pour lancer ce cri devenu historique : « Ben Ali a fui ! Ben Ali a fui ! » (بن علي هرب !) ?
Je crois que la Tunisie a attendu ce signal d'Aouini pour croire et acter la fuite du dictateur. Que de larmes d'émotion a dû faire couler cette scène filmée en direct devenue depuis un des moments les plus puissant de la Révolution.
Aouini était un camarade de Chokri Belaïd. L'assassinat de ce dernier, en 2013, le fera revenir sur le devant de la scène. Ses hurlements contre Ghannouchi feront trembler l'avenue, et ses accusations contre les islamistes avaient déjà valeur de verdict. Elles semblaient sonner aussi juste que son fameux « بن علي هرب ! ».
Ses cris nous ont hypnotisés pendant des années, jusqu'à ce que sa chanson commence à sonner étrangement faux lorsqu'un dictateur putschiste du nom de ZABaïed s'est joint à la chorale. Rappelez-vous l'enthousiasme d'Aouini lorsque Saïed a dissous le CSM (Conseil supérieur de la magistrature) en 2022 et que commença la mise au pas du système judiciaire.
Alors que le sens de l'honneur aurait exigé qu'un avocat aussi emblématique sonne l'alerte et redescende sur l'avenue, à minuit, pour crier que Ben Ali était de retour, Aouini a préféré fermer les yeux, soutenant une justice biaisée, chlékisée, violée, simplement parce qu'elle condamnait son ennemi juré.
Conclusion
Peut-être que Ghannouchi a bien ordonné l'assassinat de Belaïd à travers un appareil secret. Peut-être que non. Mais en raison de l'attitude du comité de défense des deux martyrs et de sa complaisance à l'égard de la dictature, la vérité semble aujourd'hui plus lointaine que jamais.
Voilà donc comment Chokri Belaïd a été assassiné deux fois : la première fois par des inconnus, la seconde par ses propres camarades.
PS: ce texte poursuit ce que j'avais rédigé dans un ancien article datant de février 2023.
/image%2F1371150%2F20260609%2Fob_032f49_mondial2026.jpg)
/image%2F1371150%2F20260609%2Fob_9d0f05_racisme-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260609%2Fob_79a7c4_gladiateurs2-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260603%2Fob_a6ff58_sur-ecoute-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260603%2Fob_e433fa_priere02-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260603%2Fob_ed82ae_yahyaoui-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260527%2Fob_53feb5_tortucide-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260527%2Fob_9a8331_canicide-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260527%2Fob_4773ee_aid-mouton-2026-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260528%2Fob_0ab404_mecque2026-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260528%2Fob_7b0c4b_telecom-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260523%2Fob_01e8a1_communiuque-militaire-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260523%2Fob_e7ea23_communiuque-militaire2-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260521%2Fob_c4d021_wc2-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260521%2Fob_6f2e8a_ezzahra-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260518%2Fob_67de0f_manif16mai-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260518%2Fob_64ae1e_chlekamine02-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260518%2Fob_bddfab_bd2054-1-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260518%2Fob_a93b22_bd2054-2-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260518%2Fob_de4ed3_clown-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20260512%2Fob_da488d_prophete-blog.jpg)
/image%2F1371150%2F20250622%2Fob_9c3482_pomo-bd.jpg)