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DEBATunisie
5 mars 2024

Indignation exclusive

Toute la Tunisie semblait mobilisée ce dimanche 3 Mars pour regarder le magazine "enquête exclusive" sur la chaîne privée française M6. Le titre annoncé de l'épisode : «Tunisie : entre misère et dictature, le grand retour en arrière», a déclenché un tollé général bien avant sa diffusion. Cet article ne porte pas sur l'émission en soi, mais sur la réaction du public tunisien avant et après diffusion de l'émission.

 

Une véritable hystérie s'est emparée des réseaux sociaux. Certains ont vu dans ce documentaire une volonté de nuire à l'image du pays. D'autres sans même l'avoir vu, ont prétendu qu'il s'agissait de désinformation et de mensonges (voir ici). Les plus enflammés vont jusqu'à accuser de haute trahison les tunisiens intervenants dans le doc, tel l'essayiste Hatem Nafti qui, interviewé en fin d'émission, explique de la manière la plus posée, la dérive autoritaire et populiste de Kaïs Saïed.

 

Il est important de rappeler que ce numéro d'enquête exclusive, s'adresse à un public français, et qu'il est certainement contaminé par les biais culturels et idéologiques (notamment l'orientalisme flagrant) comme la plupart des productions destinées à la masse. Mais ce documentaire demeure très factuel : il évoque la crise économique, la dérive autoritaire, la persécution des opposants et le racisme anti-subsaharien. Ce sont des faits que nul tunisien ne peut nier à moins qu'il soit un chlékiste patenté.

 

Et pourtant, pour une émission insignifiante diffusée à une heure tardive (23h15, c'est dire l'importance qu'accorde la chaîne elle-même à "enquête exclusive") les tunisiens en ont fait une affaire personnelle, une cause patriotique par excellence ! Ils iront jusqu'à défendre mordicus Kaïs Saïed (un dictateur ! ) en raison du simple fait que l'émission est produite par l'ancien colonisateur et actuel soutien d'Israël (ce qui est vrai).

 

Complexe du colonisé

 

Cette histoire semble réveiller ce fameux complexe de colonisé qui resurgit chaque fois que l'ancien colon porte son regard sur nos vies, notre culture et surtout notre politique. Que ce regard soit positif ou négatif, notre réaction demeure toujours aussi épidermique.

 

Dans un autre registre, nous avons pu observer ce même phénomène avec le dernier film de Kaouthar Ben Hania. Une polémique a eu lieu autour de la "césarisation" de la réalisatrice, non pas sur les qualités (ou pas) de l'œuvre ("Les filles d'Olfa"), mais sur le simple fait qu'une élite occidentale ait choisi ce film pour projeter son regard sur nous. Le film n'aurait jamais déclenché autant de débats, s'il n'avait été financé et récompensé par la France.  

 

 

 

Zabaïed et son staff regardent M6 le dimanche soir

 

Je n'aurais pas appris la programmation d'un spécial Tunisie sur M6 si ce n'est par l'allusion qu'en a faite notre premier ministre lors de son récent déplacement à Paris. C'est dire que cette histoire n'est pas qu'une simple polémique sur Facebook, mais carrément une affaire d'Etat ! 

 

En effet, lors de sa rencontre avec son homologue français, Hachani a parlé d'une émission qui "ne vient pas par hasard" et qui a été programmée par "certaines parties malfaisantes" désireuses "d'enrayer la paix entre les deux pays" (voir à partir de 8:30 ici). Notre premier ministre tient de son maitre (La Sainte Chléka) la suspicion du complot.

 

Rappelons juste que la théorie du complot est la matrice de la politique et de la pensée même de Zabaïed. Elle lui permet de se débarrasser de ses opposants en les accusant de comploter avec l'étranger, sous entendu : l'occident sioniste. C'est pourquoi Hachani a dû être obligé d'ouvrir cette parenthèse complotiste destinée surtout au public chlékiste.

 

Mais une fois la parenthèse fermée, Hachani a repris la bonne vieille langue de bois, se félicitant des bonnes relations entre les deux pays, et de son indéfectible amitié avec "son excellence, son ami", Gabriel Attal, avec lequel il se targue de former "un duo". Je vous épargne la description du discours décousu et improvisé du clown de la Kasbah.

 

Entretemps et en catimini, les deux hommes discuteront des modalités du logiciel policier (du géant français IDEMIA) que la Tunisie achète à la France afin de mieux nous fliquer (voir ici). Ils évoqueront aussi la question des migrants et les rétributions accordées à la Tunisie dans sa minable mission de chienne de garde de la méditerranéenne que Saïed utilise comme unique moyen de pression.

 

 

Bref, le véritable complot, celui de notre flicage généralisé par nos dirigeants et nos anciens colons, continue et se poursuit, sous le règne de Kaïs Saïed. C'est lui notre colon intérieur ! Celui-là même que des imbéciles prennent sérieusement pour un rempart contre l'hégémonie occidentale. 

 

Reprenons du début :

 

Chers amis, S'il vous plaît, soyons honnêtes avec nous même, et n'attendons plus qu'un français, qu'un occidental, qu'une insignifiante émission d'une chaîne privée étrangère nous révèle sur un miroir notre image. Oui ! nous sommes pauvres, racistes, et nous avons laissé un dictateur, toctoc de surcroît, s'emparer de tous les pouvoirs. Notre silence et notre renoncement à la chose publique est un scandale. Les prochaines élections présidentielles de décembre 2024 (si elles ont lieu) ressembleront à cela :

 

 

 

Je sais ce que vous allez me dire, que ces personnages derrières les barreaux ont fait échouer le processus démocratique, qu'ils ont eux même ouvert un boulevard pour la dictature. Mais en les laissant croupir une année en prison sans jugement, c'est en soi un scandale sans nom qui devrait nous faire hurler de rage, nous faire sortir dans les rues. Non pas par amour pour ces gens-là. Vous savez combien sur ce blog j'ai pu exprimer mon indignation contre la corruption et la trahison de la Révolution de la classe politique de l'après 2011 (surtout Ghannouchi et Moussi).

 

Nous devons exiger leur libération immédiate au nom d'une Justice indépendante, d'un Etat de droit, bref tout ce qui a été broyé par le coup d'Etat de la Sainte Chléka.

 

Laisser notre pire ennemi subir une injustice, c'est nous exposer nous-même à cette injustice

 

C'est le sort du blogueur Abdelmonem Hafidhi. Il n'est encarté dans aucun parti, il n'est ni islamiste ni mauve, il était un modeste employé de la compagnie des phosphates (CPG). Il a juste exprimé sur les réseaux sociaux sa critique du régime de Kaïs Saïed. Il a été arrêté en vertu du liberticide décret 54 pour offense à la figure du président (voir ici). 

 

Hafidhi, c'est vous, c'est moi. Il incarne tous ces anonymes qui risquent la prison parce que justement nous avons collectivement renoncé à défendre une Justice équitable pour tous, y compris nos ennemis !

 

Zabaïed profite de notre silence et poursuit minutieusement le démantèlement des derniers maigres acquis de la Révolution.

 

 

Conclusion 

 

L'énergie dépensée à  s'indigner sur une banale émission française aurait pu servir à s'indigner contre notre dictature. J'en dirai autant pour cette indignation évidement justifiée contre Israël et le soutien occidental au génocide perpétré contre la Palestine. Mais ces indignations ne sont qu'insignifiantes vociférations si nous ne savons pas les utiliser d'ABORD contre l'ennemi le plus proche et sur lequel notre action a certainement le plus d'effet.  Et comme nous prévient Nietzsche, méfions nous de certaines indignations, car "nul ne ment autant qu'un homme indigné". 

Commentaires
A
Bravo pour cette analyse
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K
Free Kamel Letaief !<br /> Pourquoi il n'est pas dans la liste
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