Chlécocide
Je suis un flamant rose, et je crois intimement que la prise en compte de la faune et de la flore est un préalable à tout projet de société. Cette « croyance » n'est pas un luxe de pays privilégiés, ni une idéologie importée : c'est une éthique et une boussole indispensables, plus encore aujourd'hui, à une époque climatiquement tourmentée, où la Terre mère semble ne plus supporter notre empreinte sur son écorce. Elle paraît vouloir nous faire payer très cher notre mépris du vivant.
Le plus terrible dans cette histoire, c'est que nous autres, pays du Sud, payons plus cher encore une facture dont les premiers responsables sont les grandes puissances industrielles, celles-là mêmes qui nous ont colonisés et intégrés au système extractiviste et productiviste mondial, dont nous sommes devenus dépendants, à la fois comme consommateurs et producteurs.
En tant que flamant rose, j'ai commencé, sous ZABA, à alerter sur ce modeste blog des dangers écologiques et sociaux que pouvaient provoquer les mégaprojets autour des sebkhas de Tunis (voir ici). Ces mégaprojets, financés par des milliardaires émiratis et promus par la famille Ben Ali, n'ont jamais vu le jour grâce à la crise de 2008 (voir ici).
Mais le débat écologique que je voulais amorcer était, de toute façon, impensable sous la dictature. Le sort des flamants roses et de l'écosystème en général passait sous le rouleau compresseur de Ben Ali, et même l'opposition, dans toute sa diversité, n'a jamais réellement utilisé l'enjeu environnemental comme argument politique.
Puis vint la révolution de 2011, et l'espoir de voir ces débats enfin inscrits à l'ordre du jour fut très vite balayé par les perpétuelles luttes de pouvoir entre islamistes, progressistes, libéraux et nationalistes.
Puis vint la Sainte Chléka...
Si la révolution a enterré la question écologique, l'avènement de l'obscurantiste de Carthage semble carrément l'avoir enfouie sous son caca, pour encore mieux l'asphyxier, l'étouffer voire la décomposer chimiquement afin de ne plus jamais la voir émerger dans "le débat public" ( en sachant que le débat public a été lui-même intoxiqué par la propagande). Comme si la manière de traiter l'écosystème serait à l'image du degré d'obscurantisme de l'organisation politique en place.
L’hécatombe de Gabès en offre la meilleure illustration : inaugurée sous Bourguiba (avec l’installation du complexe chimique dans les années 70), entretenue sous Zaba, questionnée après la Révolution, puis exacerbée (L’hécatombe) sous Zabaïed.
Le phosphogypse est devenu le symbole de cette pollution extrême. C’est ce caca que rejette dans la mer le complexe industriel, anéantissant toute forme de vie dans le golfe de Gabès depuis plus d’un demi-siècle. Un écocide qui ne touche pas seulement la faune et la flore aquatiques : les rejets de gaz toxiques ont également eu raison de la palmeraie et d’une population qui crève à petit feu, rongée par les cancers et autres affections respiratoires.
En octobre 2025, des milliers de Gabésiens se sont révoltés (voir ici). Et qu’a fait Zabaïed ?
De fausses promesses en guise de poudre aux yeux, du gaz lacrymogène contre les manifestants, et la prison pour les militants écologistes (voir ici) !!
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Le bouleversant spectacle de ces tortues de mer échouées sur les plages de Gabès ( non seulement à cause de la pollution ambiante, mais aussi de la pêche intensive, où elles se retrouvent piégées dans les filets ) est devenu d’une banalité affligeante (voir ici). Comment s’en émouvoir quand l’État laisse crever des populations entières à Gabès, et que l’incarcération de militants écologistes provoque la joie de chlékeux et de chlékeuses pour qui toute ONG est par définition, suspecte ?
D’ailleurs, pour tous ces crétins, l’écologie comme la démocratie ne sont que de vulgaires complots contre la souveraineté de notre Sainte (et puante) Chléka. Et je rajoute que mon personnage de flamant rose est suspecté, précisément en raison de sa couleur rose, d’œuvrer pour le compte d’une internationale homosexuelle conspirant contre la pureté de l’Homo chlékus.
Canicide
Comme je vous le disais, le traitement de la faune et de la flore est à l’image du degré de sauvagerie du régime en général. Il est donc dans l’ordre naturel des choses que les chiens errants subissent, en première ligne, les humeurs barbares des pouvoirs en place, et ce sur tout le territoire de la République.
Les campagnes d’abattage organisées par les municipalités sont une constante, même si, après la révolution, la question des chiens errants a souvent été débattue sans jamais parvenir à imposer un cadre législatif garantissant la dignité animale.
Évidemment, et sans surprise, sous Zabaïed, ces campagnes d’abattage semblent avoir redoublé de violence, d’après les nombreux témoignages relayés sur les réseaux sociaux. Cette cruauté envers les animaux se manifeste également chez certains citoyens, notamment à travers la pratique très répandue de l’empoisonnement des chats de rue (voir ici).
Pas étonnant que dans un tel contexte, un citoyen, poète de surcroît, appelle sur Facebook à l'empoisonnement des mère et des enfants subsahariens (voir ici). Il s’appelle Slaheddine Bouzaiene, et il n’a pas été inquiété, car le racisme est devenu une politique d’État, et ce malgré les lois tunisiennes et les conventions internationales signées par la Tunisie.
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Le mépris de la faune et de la flore en général révèle le peu de cas que l’État fait des êtres humains eux-mêmes. Le mauvais traitement infligé aux animaux, disais-je, n’est pas seulement un indicateur de déshumanisation : il en devient aussi un incitateur, un apprentissage de la cruauté exercée sur les populations dominées.
On peut ainsi lire, dans l’extermination des chiens errants, l’annonce symbolique de l’extermination des Subsahariens, au vu de la multiplication des appels à leur expulsion, à leur extermination (l'exemple du "poète") et surtout de la banalisation glaçante de discours racistes, de vidéos et de publications les dépeignant comme des chiens errants envahissant les rues.
Plus inquiétant encore, ces campagnes ne sont pas uniquement menées par les partisans de Saïed : certains opposants eux-mêmes reprennent cette rhétorique abjecte, accusant le pouvoir d’avoir importé « ces hordes de sauvages ».
Joyeux Aïd quand même !
Et puis, on ne peut parler de maltraitance animale sans évoquer l’éléphant dans la pièce : l’élevage intensif et l’abattage industriel. Sauf que cette année, le prix exorbitant du mouton de l’Aïd, devenu un véritable produit de luxe, a dissuadé les Tunisiens les plus vulnérables de s’adonner à ce rite religieux ancestral… pour le plus grand bonheur de nos moutons.
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Mais attention, je ne veux pas accabler par ces propos, les gens pour qui le sacrifice du mouton est devenu impossible, surtout quand on sait que les bourgeois chlékistes, à commencer par le président Chléka et sa famille, pourtant responsables de la flambée des prix, continuent à s’empiffrer comme des cochons de viande de bœuf et de mouton !
Conclusion
Je souhaite remercier le camarade qui m’a inspiré cet article, notamment en me sensibilisant à la question de l’abattage des chiens et en me rappelant cette magnifique citation de Kundera :
« La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité […], ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. » (L’Insoutenable légèreté de l’être)
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